Élections et Constitutions : le peuple, quel peuple ?

Publié le 24 Juillet 2015

Robert Mugabé, le doyen d'âge des chefs d'Etat africains, avec ses 91 ans
Robert Mugabé, le doyen d'âge des chefs d'Etat africains, avec ses 91 ans

Jusqu’à quel âge peut-on raisonnablement présider aux destinées d’une nation ? Combien de mandats peut-on accomplir ? De quelle durée ? Au bout de combien de temps faut-il passer la main ? En résumé, quelles sont les règles auxquelles devraient se plier nos dirigeants ? Vaste débat – surtout en Afrique – mêlant politique et démocratie, légalité, légitimité, moralité, raison et logique.

Vieille antienne sur le continent : « C’est au peuple de choisir », répondent le plus souvent les intéressés. Les clins d’œil de l’actualité sont multiples. Comme au Rwanda, où le Parlement vient de se prononcer ouvertement en faveur d’un maintien de Paul Kagamé au-delà du terme constitutionnel de son mandat, en 2017. Le « peuple » a signé une pétition pour exhorter le chef de l’État à renouveler son bail. Comme aussi au Congo, où le « peuple » a été « consulté » dans le cadre d’un dialogue national. Thème principal : l’avenir des institutions de l’État. En filigrane, là aussi, la possibilité pour Denis Sassou Nguesso de rempiler en 2016, alors que la loi fondamentale de son pays, pour l’instant, le lui interdit. Comme également au Burundi, où le président Pierre Nkurunziza, lui, ne s’embarrasse même pas de quelque artifice que ce soit : il n’a pas le droit de le faire, mais il brigue quand même un troisième mandat, s’appuyant sur une interprétation très personnelle de la Constitution. Le « peuple » l’exigerait…

Comme, enfin, en Afrique de l’Ouest, où la Cour de justice de la Cedeao vient d’invalider le code électoral burkinabè, lequel interdit aux alliés et partisans de Blaise Compaoré de se présenter aux prochaines élections législatives et présidentielle. Décision logique, mais qui a le don de provoquer des cris d’orfraie chez les révolutionnaires purs et durs. Le « peuple » a renversé Compaoré et ne veut pas voir ceux qui se réclamaient de lui revenir dans le jeu politique.

Mais que pensent vraiment les citoyens ?

Depuis les indépendances, les hommes politiques usent et abusent de la ficelle populaire. Tout le monde parle à la place des principaux concernés, les dirigeants comme leurs opposants. Le peuple, comme s’il s’agissait d’une entité homogène qui raisonnerait comme un seul homme, est convoqué à chaque fois que la conservation ou la conquête du pouvoir est en jeu. Or, en Afrique plus qu’ailleurs, il est difficile de savoir ce que pensent véritablement les citoyens. Les sondages d’opinion, par exemple, n’existent pas ou sont embryonnaires.

Les capitales, généralement frondeuses, expriment leur mécontentement et manifestent contre le chef en place ? Cela ne signifie pas pour autant que le reste du pays, en milieu rural notamment, suit le mouvement ou reprend à son compte les mêmes revendications. À l’inverse, le soutien affiché – et généralement savamment orchestré – par de nombreux et fervents partisans à tel président en difficulté ou désireux de poursuivre l’aventure au-delà du raisonnable ne veut pas dire, c’est une évidence, que tous ceux qui se taisent acquiescent.

La véritable clé de la démocratie en Afrique ne réside pas vraiment dans les règles constitutionnelles, morales ou autres, censées régir les mandats présidentiels, mais dans la capacité de savoir ce que le peuple veut vraiment et de respecter sa volonté. Et il n’existe qu’un seul moyen d’y parvenir : l’organisation d’élections libres et transparentes, lesquelles sont bien trop rares dans nos pays. Alors, et alors seulement, nos présidents pourront dire à raison que le peuple est souverain et que c’est à lui de choisir.

Par Marwane Ben Yahmed, directeur de publication de Jeune Afrique.