Une autre Guinée serait-elle possible ?

Publié le 20 Mai 2015

Une autre Guinée serait-elle possible ?

Le 29 octobre 2012 j’écrivais ceci dans le journal satirique « Lynx/Lance » Une autre Guinée serait-elle possible ? In extenso. Je le republie sans rien modifier pour évaluer la constance de la crise guinéenne et surtout l’éternel recommencement avec les mêmes acteurs qui nous pourrissent la vie. En premier lieu Alpha Condé.

Quel est le véritable défi aujourd’hui ? Continuer à proposer les mêmes recettes et espérer obtenir des résultats différents ? Continuer dans cette spirale ‘’mi-guerre’’/‘’mi-paix’’ avec un décompte macabre qui se banalise ? A qui profite cette entreprise funeste ? Sommes-nous face à une hypocrisie collective entretenue par une poignée d’élites guinéennes ? Qui a raison et qui a tort ? D’ailleurs pourquoi un tel questionnement ? Serais-je entrain de donner de leçons à X ou Y ? Bien sûr que non ! Des millions de guinéens se posent les mêmes questions et espèrent trouver des réponses. Ma démarche, dans un premier temps, est de dénoncer des tares observées dans une société guinéenne extrêmement politisée en ciblant les différents acteurs à tous les niveaux (pouvoir, opposition, institutions républicaines, société civile, administration et les populations guinéennes). Dans un second temps, j’exprimerai ma forte conviction, qu’une autre Guinée est bien possible à condition qu’une véritable rupture soit opérée.

I- De l’aveuglement égocentrique des acteurs politiques

- Ceux du pouvoir

Malgré un débat fortement ethnicisé pendant la présidentielle passée, Alpha Condé, aujourd’hui Président, se démarquait un tout petit peu des autres ‘’grands’’ leaders politiques guinéens du moment. Cette particularité est la « présomption d’innocence » que lui accordait le peuple de Guinée. Permettez-moi d’emprunter cette expression juridique pour illustrer ma pensée. Pourquoi « présomption d’innocence » ? Pour le guinéen lambda, c’est Alpha Condé l’opposant qui était connu. Par contre, on a connu Dalein, Sidya et Kouyaté comme premier ministre. A tort ou à raison, les guinéens émettent tous les jours des jugements parfois subjectifs sur la gestion des gouvernements précédents. Bref, ce qui est évident, ces trois ex PM sont connus et évalués différemment par les guinéens. Mais comme le peuple de Guinée attend toujours le bonheur qu’on lui a injustement refusé, alors, par concours de circonstances et ‘’slalom politicien’’ aidant, le peuple s’est dit « Pourquoi pas ? Essayons le nouveau ! ». Mais comme disent les ivoiriens « Tout nouveau n’est pas toujours beau ».

Alors, qu’est-ce qu’on rapprocherait au Président Alpha Condé ?

Le choix de ses collaborateurs : aux lendemains d’une élection présidentielle très tourmentée, la Guinée avait besoin de rassemblement. Pour cela, il fallait montrer des signes de rupture et de renouveau. Pourquoi une rupture ? Parce que tout simplement, les guinéens en avaient assez de cette gouvernance qui est responsable de sa misère (depuis 2006 les guinéens sortent dans les rues pour exprimer son ras-le-bol). D’où le nécessité d’un renouveau ; avec un guinéen nouveau et une nouvelle gouvernance. La première déception est venue dès l’annonce du gouvernement Saïd Fofana (version 1). Pléthore de ministères, dysfonctionnements au niveau de leurs attributions, compétences sacrifiées au profit de récompenses politiques, le comble de tout cela est le retour à la présidence des « Têtes » que les guinéens voulaient effacés de leur mémoire. Les gens se sont sentis trahis et abusés dans leur combat de voir une autre Guinée émergée après cette élection.

La politique d’exclusion engagée : en 2010 le contexte électoral est différent de celui des élections précédentes en ce sens qu’il n’y avait pas de candidat président-sortant. Cette donne a favorisé l’expression libre des cadres de l’administration qui autrefois, se rangeaient stratégiquement au camp du parti au pouvoir. Mais, si cette liberté de choix est salutaire dans une démocratie, en Guinée, les vieilles habitudes héritées ont la vie dure. Une sorte de purge a été enclenchée au sein de l’administration guinéenne avec pour objectif de placer des militants à des fonctions de responsabilité. Compétents ou pas, on s’en préoccupe pas vraiment.

Les guinéens ne retrouvent pas le Président mais l’Opposant : quand on atteint l’objectif qui est celui d’être Président de la République, le discours doit être plus soigné, plus rassurant et surtout plus rassembleur. On ne s’adresse plus à des militants mais à tout un peuple. Les gouvernés ont besoin d’être rassurés par les gouvernants.

L’amateurisme de ceux qui défendent le Président : ils sont nombreux, les infatigables ‘’vuvuzelas’’ de la République. Dans les radios, sur les plateaux de télévision, ces mauvais communicants véhiculent une piètre image de la gouvernance actuelle. Très vulgaires dans leurs argumentaires, ces ‘’vuvezelas’’ font plus du mal à leur mentor qu’ils ne le croient.

Le culte de la personnalité entretenu par la RTG : la Radio Télévision Guinéenne (RTG) est aujourd’hui une honte nationale. La dernière fois j’étais devant mon petit écran et du coup l’idée m’est venue de compter le nombre de fois que l’expression « Le Professeur Alpha Condé » est prononcée (de 20h à 22h 30 mn). Tenez-vous bien ! 29 fois. Le journal y compris l’éditorial de l’infatigable Mamadou Dia en passant par les spots publicitaires, « le Professeur » est omniprésent dans la programmation des médias d’Etat.

Le manque de visibilité de la gouvernance actuelle : un Etat c’est avant tout une VISION. Cette vision sera traduite en POLITIQUE. Et cette dernière en PROGRAMMES et PROJETS de développement. 3 ans après l’élection de Alpha Condé, les guinéens attendent toujours des signes. La communication à visée propagandiste du fameux PPTE n’est plus à l’ordre du jour car ses promoteurs d’hier ont trouvé encore une nouvelle formule plus évasive. Au lieu qu’on parle de point ‘’d’achèvement’’ de l’initiative PPTE, ils ont lancé à la place le concept ‘’Point de départ’’. C’est une façon sournoise de dire ‘’Attendez encore ». Mais jusqu’à quand ?

- Ceux de l’opposition

Ne me dites pas de définir le terme « opposition » car c’est un long débat. Qui est opposant et qui ne l’est pas ? Opposition ‘’radicale’’, ‘’modéré’’ ou ‘’courtisane’’, laissons la latitude aux intéressés d’en élucider ces concepts. La nécessité d’avoir une opposition forte dans une démocratie n’est plus à démontrer. Cependant, à l’image du pays, l’opposition guinéenne traine les mêmes tares. Toutefois, il n’est pas à négliger l’environnement dans lequel elle évolue. Aujourd’hui, nous avons en Guinée plusieurs blocs politiques. Un véritable imbroglio politicien où de façade, on défend des principes généraux de démocratie et de bonne gouvernance, mais en réalité, chacun cache son agenda personnel et profite des situations confuses pour se refaire une santé politique.

II- De l’opportunisme d’une certaine ‘’société civile’’

- Le CNOSC et les autres plateformes

Le conseil national des organisations de la société civile est devenu aujourd’hui une gare où on attend le métro gouvernemental pour y monter. Des gens sont parqués là dans l’attente d’une éventuelle crise qui nécessiterait l’implication de la société civile dans la gestion des affaires publiques, pour bondir sur l’appât tendu. Mesurant l’importance du renforcement des capacités de la société civile dans les pays à démocratie balbutiante, les organismes internationaux mettent assez de moyens dans cette dynamique à travers des séminaires de formation et d’information et de financement de certains projets. Ces divers avantages aiguisent l’appétit de ces soi-disant représentants de la population. Mais comme l’alternance n’est pas pratiquée à la tête de ses structures, nous assistons aujourd’hui à la création d’autres plates-formes de la société civile dont la seule différence est leurs dénominations et non les objectifs ou les méthodes.

- Le Religieux

Ceux qui sont censés concilier les différentes parties en temps de crise, sont les plus controversés aujourd’hui en Guinée. Autrefois, les chefs religieux chrétiens jouaient plus ou moins ce rôle de derniers recours (le nom de Monseigneur Robert Sara est resté dans les mémoires). Quant aux chefs religieux musulmans, ils sont les plus contestés. Les gens se souviennent encore des positions prises et des actes posés par ces derniers, pendant les périodes de crises en Guinée. Laissez-moi juste rappeler cette statistique et qui est aussi paradoxale : les musulmans représentent plus de 90% de la population guinéenne et les chrétiens moins de 5%. Et ces derniers ont plus ou moins joué leurs rôles à un moment donné à la place des premiers.

III- De l’inefficacité des institutions républicaines

- Le Conseil National de la Transition (CNT)

En mettant en place cette structure transitoire suite aux accords de Ouagadougou pour une sortie de crise en Guinée, les guinéens ont une fois encore, porté leur confiance à une frange de sa population pour lui représenter au sein de cette structure qui était censée doter la République de quelques textes réglementaires en attendant l’assemblée nationale véritable. Mais comme tant de guinéens auparavant, à qui, on a accordé la même confiance et qui ont finalement déçu, ces derniers du CNT ne pouvaient que décevoir car, sont les mêmes. Une fois encore, on oubli le mandataire (qui est la peuple de Guinée) et on profite des avantages liés à la fonction de conseiller. Comme un président qui modifie la constitution pour s’éterniser au pourvoir, le CNT manœuvre pour retarder l’installation d’une nouvelle Assemblée légitime. Dans cette entreprise égoïste, le contexte d’impasse politique entre pouvoir et opposition joue en sa faveur.

- Le Conseil Economique et Social (CES)

A quoi sert ce conseil en Guinée ? Pratiquement, j’ai du mal à cerner la mission et les actions de ce conseil depuis sa mise en place. En vrai profane, je vois deux concepts : ‘’économique’’ et ‘’social’’. Comme par hasard, ces deux concepts renferment tous les problèmes du guinéen d’aujourd’hui (cherté de la vie et un climat social tendu). L’éternel président de ce conseil, Michel Kamano se contente de temps à autre, de recycler des déclarations où on présente les principes généraux de son institution sans aucune activité menée sur le terrain. Personne n’en parle, car, les guinéens ne braquent leurs projecteurs que sur la politique-sensation.

IV- De l’administration de commandement et non de développement

- Au niveau central

Un de mes professeurs me disait souvent ceci : « en Guinée, si on te demandait de trouver dix bons cadres, tu peux en trouver. Si on te demandait de trouver dix très bons cadres, tu n’en trouveras pas cinq. Si on te demandait de trouver dix très bons cadres intègres, tu n’en trouveras aucun ». Cette observation témoigne du déficit criard de compétences dans l’administration guinéenne. Des méthodes archaïques de gestion héritées du premier régime ont fini par abrutir les fonctionnaires guinéens (par manque de programme de remise à niveau). Par les intempestives nominations dans les départements ministériels, nous assistons à des éternels recommencements car, si l’Etat est une continuité, clame-t-on partout, la réalité est autre en Guinée. Saviez-vous qu’au Burkina Faso, la mobilité des secrétaires généraux des ministères est très bien contrôlée. Un secrétaire général peut rester dans un département pendant cinq ans ou plus sans qu’il ne soit muté ailleurs. Cette disposition renforce la dynamique opérationnelle des ministères. Une autre nouveauté dans l’administration guinéenne est sans doute l’élévation à outrance de plusieurs ministères en ministères d’Etat. Un ministère d’Etat devrait dans les conditions normales, renfermé deux ou plusieurs départements jugés importants et qui seront confiés à des ministres délégués. Mais, nous avons surtout l’impression que les ministères d’Etat sont créés pour différencier les ‘’amis’’ des ‘’amis proches’’ ou pour reconstituer les quatre régions naturelles en élevant quatre ressortissants de ces régions au rang de ministre d’Etat ou encore les deux à la fois. Bref, la confusion est totale et cela ne semble déranger personne.

- Au niveau local

Les autorités locales n’ont pratiquement aucun pouvoir car elles se réfèrent permanemment à leur hiérarchie avant d’agir. L’approche de gouvernance « Top-down », (de haut vers le bas), et la méconnaissance des textes de lois et attributions par les agents locaux de l’administration constituent des facteurs explicatifs d’un tel état de fait. Par ailleurs, dans certaines préfectures, les responsables se lancent dans une campagne systématique de pillage de deniers publics et de toute sorte d’injustice et d’extorsions de fonds. Quant au fonctionnement des structures décentralisées, c’est la preuve éloquente de l’échec de la politique de décentralisation en Guinée. Avec des présidents de CRD analphabètes et des secrétaires communautaires affairistes, des sous-préfets sèment habilement la zizanie dans ces contrées pour soutirer de l’argent dans les caisses de la CRD au nom des besoins administratifs (il faut signaler qu’à chaque passage ou réception d’un officiel de Conakry dans ces localités, la contribution des CRD est obligatoire). Les préfets sont les initiateurs de cet ‘’impôt occasionnel obligatoire’’ et qui est en même temps une source d’enrichissement à travers la surfacturation.

V- De la banalisation de la vie humaine

Oter la vie est devenu banal en Guinée. C’est un véritable Far West. Braquages à main armée, boutiques et magasins cassés, personnes abattues à bout portant, les populations guinéennes vivent un enfer depuis un certain temps. Face à cette situation, les forces de sécurité brillent par leur inefficacité et parfois par leur complicité. Dans le but de dissimuler leur incapacité à juguler cette spirale d’insécurité, la gendarmerie nationale à travers son chargé de communication, n’a trouvé autre explication, d’ailleurs très discutable, que d’accuser la crise malienne avec une hypothétique circulation d’armes légères dans la sous-région. Soyons sérieux un peu dans ce pays !

VI- De la naïveté des populations guinéennes

Quand un peuple n’a jamais connu le bonheur comme le peuple de Guinée, il se laisse étourdir par le mirage de la nouveauté. Rappelez-vous, certains leaders politiques guinéens ont bâti leur ‘’célébrité’’ en usurpant la paternité des quelques rares actions visibles de l’Etat. C’est un peuple qu’on manipule à volonté. Aux yeux du pouvoir et de l’opposition, le peuple n’est qu’un jouet. Malgré la pauvreté grandissante des populations avec ses corollaires de misères et de maladies, ces populations continuent inconsciemment à jouer le jeu des politiques (mouvements de soutien par-ci, marches politiques par-là, manipulations de toutes sortes). Tout est vu sous l’angle politique. Une situation qu’exploite le pouvoir pour noyer des exactions téléguidées perpétrées par les forces de sécurité. On est arrivé à un niveau où des préoccupations nationales sont perçues différemment par les guinéens et où le seul critère de jugement est l’ethnie de l’autre. Tout simplement parce que le problème d’une communauté quelconque n’est pas le problème de toute la Guinée. L’Etat qui est censé protéger ses populations est devenu un bourreau qui brime les siens. Nous terminons cette première partie de notre analyse par cette citation de Jean-Louis Barrault : « La dictature, c’est ‘’ferme ta gueule’’, la démocratie, c’est ‘’cause toujours’’ ».

(La suite très prochainement)

Sékou Chérif Diallo Sociologue / Journaliste

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