Du nouveau à Conakry : on te cible et on te tue !

Publié le 10 Février 2015

Thierno Aliou Diaoune ancien ministre assassiné
Thierno Aliou Diaoune ancien ministre assassiné

Sortez-nous vos phrases toutes faites du genre « Nous avons procédé à l’ouverture d’une enquête et les services de police ont pris toutes les dispositions nécessaires pour retrouver les coupables et les traduire en justice » Combien de fois avez-vous entendu cette phrase après chaque assassinat ou massacre en Guinée ? Dispositions nécessaires ! De quoi parle-t-on exactement ? Celles qui rendent justice ou celles qui entretiennent l’impunité ? A qui profitent ces crimes ? Quand on assassine une directrice nationale du trésor public ou un ancien ministre ? Le Modus operandi est presque le même, à quelques détails près. Crime crapuleux d’un groupe de voyous de quartier ou une mission commandée ? Nous ne faisons pas de spéculations mais nous nous posons des questions. Les services de police disposent-ils de moyens humains pour mener des enquêtes sérieuses ? J’insiste bien « moyens humains » autrement dit de compétences. On ne mène pas une enquête policière avec des descentes musclées dans des quartiers. C’est une démarche de réflexion, de recherche d’informations sur les raisons plausibles de cet acte. Et pour le faire, l’environnement immédiat (professionnel et personnel) de la victime doit être scruté avec diligence. Mais je raconte du n’importe quoi là ! On parle de la Guinée ? Le pays où on ne retrouve jamais de coupables parce qu’on ne cherchera jamais ! Les services de police comme d’habitude trouveront des raccourcis pour répondre à l’émotion collective. Dans un environnement de criminalité ambiante, le plus souvent « armée et en tenue militaire » (même s’ils sont toujours capables de dire qu’ils ne font pas partie des services de sécurité), ils nous sortiront quand même un groupe de bandits à la télévision nationale, comme quoi : « Voici les criminels qui ont assassiné l’ancien ministre Thierno Aliou Diaouné » Pourquoi ? On ne le saura jamais ! Les commanditaires ? Ils n’ont jamais existé ! Fin de l’histoire.

Revenons un instant sur le titre de cet article : « Du nouveau à Conakry » Vous pensez vraiment que c’est nouveau ? Les crimes, les assassinats, les massacres ne sont pas nouveaux. Tuer ou se faire tuer rentre dans le lot des banalités en Guinée. Mais les assassinats ciblés de personnalités publiques ! Voilà la nouveauté ces quatre dernières années ! Comme Ebola d’ailleurs ! Bref, c’était juste une parenthèse sur les nouveautés qui commencent à être inquiétantes.

L’assassinat lâche de cet acteur important de la société civile guinéenne est un crime de trop. Une psychose est née. Si pendant le premier régime la peur d’être dénoncé par son propre frère comme étant un contre-révolutionnaire et croupir en prison plusieurs années, était la principale crainte, cette fois-ci on te tue. Et c’est nouveau !

En sortant de sa maison le matin, chaque responsable ou acteur politique sait désormais qu’il n’est pas à l’abri d’un évènement pareil. Telle est la psychose qui est née et qui risque de modifier radicalement les habitudes mais aussi contribuer à amplifier les suspicions et la peur. Tous les théoriciens de la politique savent qu’un tel environnement constitue un terreau fertile pour l’implantation des dictatures. Ce ne sont pas des simples accusations mais nous soulevons plutôt des interrogations majeures. Qui parle aujourd’hui de l’assassinat de la directrice nationale du trésor public ou encore d’un responsable local d’un parti politique tous assassinés dans des conditions similaires ? Les autorités censées nous protéger appliquent la même démarche malsaine, à savoir : gérer cette courte période d’émotion collective avec une forte dose de déclarations d’intention qui sonnent faux, et s’attendre à un oubli collectif (une sorte d’amnésie collective). Car l’actualité guinéenne étant constamment et sciemment surchargée, les évènements récents enterrent automatiquement les précédents. C’est un pays qui piétine son passé même le plus récent. Du coup, toutes les questions importantes sont éludées. Mais, comme disait l’écrivain Québécois Yvon Rivard, ces questions éludées nous attendent toujours quelque part. Il va falloir rouvrir tous ces dossiers un jour pour espérer vivre dans un pays normal, qui assume son histoire même la plus douloureuse. Et pour cela, nous n’inventerons pas la roue mais nous nous conformerons aux recettes et démarches qui ont eu des résultats positifs ailleurs : la vérité et la justice. Pour reprendre une expression d’un défenseur des droits de l’Homme : « Aussi pénible soit-elle, la vérité doit être dite et les responsabilités doivent être attribuées et assumées. »

Sékou Chérif Diallo

sekoucherif.mondoblog.org/