Le chef est-il un envoyé de Dieu? Ce qui nous arrive serait-il le résultat d’une programmation divine?

Publié le 10 Octobre 2014

Le chef est-il un envoyé de Dieu? Ce qui nous arrive serait-il le résultat d’une programmation divine?

Ce court texte est le prolongement d’une réflexion qui fait suite à la publication de l’article de Dr. B. Diakité intitulé « L’Ignorance, mythe de l’ego : pollution mentale majeure de l’esprit, cause profonde de notre souffrance (3e partie) ». Dans le but d’élargir les échanges, je ne reviendrai pas sur le texte de Dr Diakité. Je vais centrer mon écrit autour de cette remarque qu’avait soulignée un internaute: « Tous ceux qui ont été "formatés" dans une culture dont les fondements sont : - Tout ce qui nous arrive est la volonté de Dieu ; - Le chef est un envoyé de Dieu à qui il faut accorder TOUTES ses actions ».

Comme bon nombre de compatriotes, je partage l’idée selon laquelle le formatage mental ajouté au « biberonnage politico-religieux » qui est une conséquence de ce processus de conditionnement, est une cause possible de certaines de nos souffrances collectives. Le « biberonnage politico-religieux », pour être clair, est toute attitude qui consiste à prendre comme vérités absolues tous discours émanant de figures charismatiques ou de personnes faisant autorité au sein d’une institution donnée. Cette croyance très répandue qui se présente comme une construction sociale parmi les plus anciennes et les plus généralisées dans la société guinéenne, est illustrative de la mentalité guinéenne. Cela pourrait venir du fait qu’en Guinée et dans la plupart des pays ouest-africains, respecter le chef et se plier à toutes ses volontés s’apparente à une obligation religieuse que tout bon musulman doit accomplir pour se conformer aux canons qui sous-tendent sa foi religieuse. De ce fait, parler de Dieu de surcroît dans une société comme la nôtre où près de 95 % de la population est croyante, est un pari risqué compte tenu de la place de la religion dans nos us et coutumes. Musulman de naissance et de conviction à l’instar de beaucoup Guinéens, je crois en Dieu, en la toute-puissance divine, aux écritures sacrées ainsi qu’aux messagers et aux prophètes. Cela dit, il me semble cependant que croire en Dieu n’empêche pas un musulman convaincu de se poser des questions sur les approximations que certaines personnes font à ce qui fonde même sa foi à savoir les textes sacrés. Parce qu’à bien des égards, penser sa foi autrement, à rebours de la doxa dominante, n’est point synonyme de blasphèmes. Qui amèneraient certains à considérer celui qui s’interroge comme un hérésiarque plutôt qu’un « vrai musulman » surtout quand nous savons que les religions révélées sont l’incarnation de la vérité et ont vocation à encourager l’honnêteté, la recherche de connaissances. En revanche, utiliser la religion à des fins politiques en manipulant les croyants est une attitude malhonnête et antireligieuse qui peut altérer l’image de nos religions et engendrer une défiance envers la parole religieuse. Sans vouloir faire de polémique, ce court article n’est pas une exégèse des textes coraniques ou une réflexion philosophique sur Dieu. Mon objectif dans le texte qui suit est plus humble, je tiens simplement à commenter ces discours assez répandus dans notre société : « les chefs ici dirigeants sont les envoyés de Dieu ; tout ce qui nous arrive est l’œuvre de Dieu ; la vie est l’accomplissement ou l’expression inéluctable et programmatique de la volonté divine ; nul ne peut échapper à son destin ».

Car s’il est vrai que Dieu est l’incarnation de la miséricorde et de la clémence, comment comprendre que ce Dieu si bon et si miséricordieux veuille nous envoyer des chefs tordus, incapables, irresponsables et sans foi pour nous diriger ? Comment comprendre que le Tout miséricordieux veuille nous envoyer des chefs qui font foi de ce que lui Dieu, créateur des cieux, de la terre, recommande de faire dans les livres sacrés ?


Les chefs ou les dirigeants sont-ils des envoyés de Dieu ?

Prétendre ex professo que les chefs sont des envoyés de Dieu auxquels nous devons respect et obéissance en toute chose est une grave accusation portée à l’encontre de nos religions et des vrais croyants. Les personnes qui se livrent à de tels tripatouillages ne sont rien d’autres que de charlatans qui visent à abrutir les consciences collectives dans le dessein de les maintenir dans des situations « végétatives et de zombinisme » chronique. Comme le colosse au pied d’argile, ce mode d’endoctrinement est sans fondement, il suffit d’une « logique discursive » pour mettre à nu l’incohérence qui structure et caractérise ce discours creux. Admettons en premier lieu, que prétendre que le chef est l’envoyé de Dieu, suppose à affirmer de manière indirecte, que des personnages historiques comme Staline, Adolphe Hitler, Idi Amin Dada, Mobutu Sese Seko, Bokassa, Saddam Hussein, Hendrik Verwoerd pour ne citer que ceux-là seraient des envoyés de Dieu. En deuxième lieu, afin de cerner l’inconséquence de ces discours nébuleux, demandons-nous comment des personnages aussi despotiques et tristement célèbres peuvent-ils être considérés à un seul instant comme des envoyés d’un Dieu miséricordieux et bien faiseur ? Ces deux questions nous permettent de conclure que les dirigeants qui nous gouvernement ne sont ni des envoyés de Dieu ni de quelconques représentants divins. Quel Dieu enverrait de pareils gens pour accomplir quoi ? La réponse est simple. Les chefs sont des êtres de chair qui ont su à un moment donné de l’histoire tirer profit des « contextualités » de leur époque pour se hisser au pouvoir. Par ailleurs, affirmer que le pouvoir donne le sentiment à certains chefs d’être des dieux est une vérité. L’histoire humaine a pleinement montré que beaucoup de chefs ont cru être des égaux de Dieu ou ont perdu la tête par ivresse du pouvoir : Jules César, Napoléon Bonaparte, Ramsès, Bokassa sont des exemples éloquents. A mon avis, c’est l’impression de la toute-puissance des chefs alimentée et entretenue par des pseudos érudits corrompus qui conduisent certains de nos citoyens à croire que le chef est l’égal ou le représentant de Dieu sur terre. Par analogie, le chef étant perçu comme le Dieu incarné mériterait respect, obéissance au même titre que ce dernier. Cette façon d’envisager ou d’imposer la figure du chef dans notre société, est un travestissement de la vérité fondé sur des scories interprétatives que nous devons combattre vigoureusement à chaque fois que l’occasion s’y prête de manière à ce que les machinations politiciennes n’empiètent pas sur notre foi religieuse. Pour ce faire, il me semble nécessaire de séparer les affaires religieuses des affaires politico-économiques, de dissocier dans nos actions ce qui relève de l’agir politique et de ce qui relèverait des conduites que nous accomplissons dans l’expression de notre foi. En d’autres termes, nos chefs n’ont rien à avoir avec Dieu, considérer des personnes si mauvaises et nocives comme des envoyés de Dieu est un égarement total. Egaux à eux-mêmes, les chefs doivent être jugés et respectés selon leurs attitudes et comportements tout comme nous devons être jugés selon nos conduites et les différents choix que nous effectuons dans la vie de tous les jours.


Tout ce qui nous arrive est-il l’œuvre de Dieu ?

Tout croyant monothéiste s’est posé une fois dans sa vie cette question fondamentale. N’étant pas théologien de la religion musulmane ou spécialiste des écritures bibliques plus que celles ayant trait à la thora. Je ne répondrai pas à la place des milliards de musulmans et de chrétiens. Je ne donnerai ici que ma position personnelle en sachant malgré les précautions prises dans l’explicitation de ma démarche, quelques personnes ne verront hélas curieusement en moi qu’un insidieux blasphémateur ou un apostat en butte à des velléités identitaires ou existentialistes. Pour revenir à l’essentiel, même si je crois fermement en Dieu. Je suis de ceux qui pensent que le destin compris sous le prisme programmatique de tout ce qui nous arrive est l’œuvre de Dieu, est une métaphore poético-religieuse empreinte de fatalisme inconscient et insoupçonné visant à justifier de manière simpliste l’état d’un parcours existentiel. D’ailleurs, dans nos sociétés, n’est-il pas très fréquent d’entendre des gens dire de ceux qui ont réussi socialement des bénis de Dieu et de traiter tous ceux qui ont souvent échoué de maudits ou malchanceux sans se poser la question de savoir pourquoi certains personnes réussissent et d’autres échouent presque dans tout ce qu’ils entreprennent. En admettant que la réussite et l’échec soient de qualités liées au destin. Il n’empêche que le destin reste du domaine de l’insaisissable existentiel qui signifie ici l’incapacité peut-être cognitive que nous avons à ne pas trouver à certains moments de notre vie d’explications crédibles à des choses qui nous arrivent. Chez nous, les gens disent qu’en l’absence de la mère on se contente de la grand-mère pour nous consoler. Cette attitude est aussi valable dans une démarche d’analyse à grande échelle. Des études socio-anthropologiques ont montré que quand des individus font face à des situations qui les dépassent ou sont dépourvus de savoirs pertinents pour appréhender ce qui leur arrivent, beaucoup se contentent de raisonnements simplistes et fatalistes du type « le destin est inévitable ».

En conclusion, le destin est pour moi, le résultat de la persévérance voire de l’entêtement progressiste d’une personne qui s’est donné les moyens dans l’espace et dans le temps pour atteindre des objectifs auxquels elle s’est fixée. Sur ce point, tous les spécialistes de religions seront d’accord avec moi. Tous savent que seules les personnes qui se battent, et qui tirent profit de leurs erreurs peuvent réussir à se créer une ou des situations qui se rapprochent de leurs vœux originels. Le destin où la destinée ne serait-il pas si nous réfléchissons bien une photographie littéraire qui dépeint nos trajectoires de vie et de toutes les péripéties liées à la lutte pour la survie que toute personne mène dès sa tendre naissance et jusqu’à sa mort ? L’impression de la damnation collective que ressentent moult Guinéens qui pensent que la Guinée est un pays maudit, ne serait-elle pas la conséquence de cette fausse croyance qui consiste à prendre les chefs comme des envoyés de Dieu alors que tous les vrais envoyés et messagers sont mentionnés dans les livres sacrés ? Cette ignorance ou cette mauvaise interprétation de nos textes ne serait-elle pas la réelle source de nos malheurs ? A chacun d’y réfléchir.


Diallo Thierno Aliou G.